Conférence prononcée par Fereydoun Hoveyda au:
"Colloque International  sur les Télévisions de Rossellini" vendredi 15 juin 2001 au Musée du Louvre à Paris
à l'issue de la rétrospective integrale "Roberto Rossellini : Cinéma et Télévision"
Embargo: ne pas publier ou copier avant la date ci-dessus.
(Pardonnez les accents dans le texte ci-dessous)

Rossellini et son projet concernant la civilisation musulmane

En fait l’idee d’un ou plusieurs films sur les pays d’Orient et plus particulierement sur la civilisation musulmane naquit dans l’esprit de Rossellini dès 1954 . Il venait de terminer La Peur d’après une nouvelle de Stefan Zweig . Son mariage avec Ingrid Bergman n’allait pas bien . L’echec commercial de ses films avec la celebre actrice hollywoodo-suedoise le chagrinait .
Il sentait le besoin de changer de lieu , d’atmosphere et surtout de direction dans son oeuvre.

 

En automne de cette annee-là , un ami commun , Enrico Fulchignoni, qui travaillait comme moi a l’Unesco, me dit que Roberto a qui il avait mentionné mon nom, desirait me rencontrer. Le celebre cineaste envisageait d’aller en Inde et voulait faire le trajet en automobile a travers la Yougoslavie , la Grece , la Turquie , l’Iran et le Pakistan . Il voulait me demander des renseignements sur les pays musulmans qu’il ne connaissait pas et cela d’autant plus que l’Inde comptait une importante minorité musulmane . Fulchignoni me demanda si j’acceptais de consacrer plusieurs soirees a repondre a ses questions . Comme vous pouvez l’imaginer je n’hesitais pas une seconde . En effet , a mon arrivee a Paris au lendemain de la guerre , en 1946 , deux films m’avaient enthousiasmé : Citizen Kane et Rome Ville Ouverte . Malgrè l’abime qui les separait je trouvais un je ne sais quoi de commun entre Orson Welles et Roberto Rossellini . Ce "je ne sais quoi" ne se precisa dans mon esprit que bien des annees plus tard : les deux auteurs de films etaient des demystificateurs . Mais cela est une autre histoire surlaquelle je reviendrai un peu plus tard , si j’en ai le temps.

J’accompagnais donc Fulchignoni dans les couloirs de l’hotel Raphael où habitait Rossellini . J’etais un peu mal a l’aise . La notorieté meme des vedettes de l’actualité m’intimidait . Je ne sais pas si vous connaissez l’hotel Raphael . Tres different des Palaces modernes . Les murs couverts d’imitations du grand maitre florentin, les hauts plafonds ornés de motifs en platre doré , l’eclairage tamisé ,les epais tapis , bref le décor entier contribuait a "solennelliser" ,si je puis dire , l’atmosphere . Je me comparais a un ambassadeur suivant le chef-du-protocole pour remettre ses lettres de creance a quelque puissant chef d’Etat!…Le spectacle qui s’offrit a mes yeux dementit d’emblee toute gravité : un homme gras en bras de chemise , nonchalemment etendu sur une bergere Louis XV , les paupieres a demi-fermees ,les mains jointes sur un ventre rebondissant . La phrase par laquelle Cocteau caracterisait Rossellini remonta dans mon souvenir : "un fauve qui somnole" . D’un geste las le maitre nous invita a nous asseoir . Mais dès que Fulchignoni enumera mes "points de competence" , ses traits s’animerent et a partir de ce moment il n’arreta plus de remuer et de parler.

Il commenca par un eloge de la paresse : "Comparez , dit-il, la statuaire grecque a la romaine . A Athenes , les heros se dressent , martiaux , les muscles tendus , prêts a l’action…A Rome , contraste absolu : les empereurs et generaux se presentent au public , assis ou , s’ils sont debout , s’appuyant a un pan de mur ou a une colonne! " . Il ajouta : "Dieu lui-meme ne dedaigne pas la paresse : ne se reposa-t-il pas apres les six jours de la creation ,laissant les humains commettre tous les pechés du monde? "…Mais comme je devais m’en rendre compte dès la fin de la soiree , tout cela n’etait que matoiserie pour charmer l’auditoire et brouiller les pistes…En verité , Roberto etait un travailleur infatigable . Il avait reussi a convaincre ses amis du contraire . Ainsi , quand il mit au point son systeme de travelling optique commandé par un bouton à portee de sa main, Fulchignoni s’ecria joyeusement : "Un produit de sa flemme . Maintenant il peut mettre en scene etendu sur une chaise longue! "

Quoiqu’il en soit , Roberto m’interrogea longuement sur l’Inde , l’Iran , la Turquie , les pays arabes, où il desirait tourner des films comme Allemagne Annee Zero . Il voulait entendre pour chaque pays des faits-divers ou des anecdotes que les gens se racontaient .

" Ces recits et ces evenements de la vie courante , contiennent plus de verité que toutes les analyses savantes " affirmait-il . Quand ,par exemple , je lui racontais ce premier soir , l’anecdote du Shah de Perse assistant en 1900 a une execultion publique boulevard Arago et demandant qu’on mit le procureur a la place du criminel sous la guillotine, Roberto s’ecria : "Quelle merveilleuse illustration de ce qu’on appelle le despotisme oriental ! " . En 1956 ,je lui rapportais le fait-divers du montreur de singe dont mon ami Chubak ,le grand ecrivain iranien , avait tiré une nouvelle tragique . Roberto me demanda d’ecrire un scenario differend sur un singe eduqué par les humains qui retourne aupres de ses freres libres…restés dans l’univers animal …C’est justement le quatrieme episode de INDIA 59 . Pour revenir a notre premiere rencontre , Roberto nous retint tres tard…Nous discutames de politique , de culture , de religion . Sa curiosité etait insatiable. Il assimilait tres rapidement l’information et vous la ressortait plusieurs jours apres comme s’il possedait un enregistreur à bande magnetique dans son cerveau ! Au petit matin , on se tutoyait !

Afin de mieux saisir son projet sur la civilisation musulmane , il convient de le placer dans le contexte des films qu’il produisit pour la television . Tout de suite apres la projection de INDIA , au printemps de 1959 , Jacques Rivette et moi l’interviewames pour les "Cahiers du Cinema" . Rivette a un moment lui demanda : "Pourquoi pas un simple documentaire a la facon de Flaherty ?" . Roberto repondit : "Ce qui m’importait, c’etait l’homme . J’ai taché d’exprimer l’ame , la lumiere qui est a l’interieur de ces hommes …avec tout le sens des choses qui sont autour . Car les choses qui sont autour ont un sens (et je souligne) , puisqu’il y a quelqu’un qui regarde ou du moins ce sens devient unique par le fait que quelqu’un regarde …Si j’avais fait un strict documentaire, j’aurais dû abandonner ce qui se passait a l’interieur ,dans le coeur des hommes…" (Cahiers, avril 1959). Ici Rossellini rejoint ,avant la lettre , une des consequences de la physique moderne dont les theoriciens les plus recents affirment que l’univers ne peut exister sans les hommes –et evidemment les femmes – qui l’observent .

Avec Rivette nous lui demandames ensuite : " Ce que vous avez fait en Inde ,pensez-vous qu’on puisse le faire tout aussi bien au Bresil , et meme en France , en Italie ? " . C’est alors que Rossellini revela un vaste projet dont son aventure indienne constituait le prototype experimental . Pour lui les moyens modernes de diffusion ne presententaient plus au public que de faux problemes . "Avant tout ,disait-il, il faut connaitre les hommes tels qu’ils sont… A present que le monde est devenu si minuscule , on continue a ne pas se connaitre …Aujourd’hui ou nous vivons au coude-a-coude c’est extremement important de commencer à se connaitre…on trouvera alors une solution aux problemes qui se posent…" Pour Rossellini un monde nouveau etait en train de naitre et les developpements scientifiques et technologiques mettaient en cause la civilisation que nous avions connue jusque-la . Ces progres extraordinaires nous confrontaient a des problemes immenses . Il fallait donc commencer par se connaitre les uns les autres . "Alors, concluait-il, pour quelles raisons ne pas faire l’effort d’aller voir les hommes partout , de commencer a les raconter aux autres hommmes , de montrer que le monde est plein d’amis et non pas plein d’ennemis , meme s’il existe des ennemis…et la fonction reelle du cinema et de la television est de mettre les hommes en face des choses , des realites telles qu’elles sont et de leur faire connaitre d’autres hommes , d’autres problemes " . Et il ajoutait dans le meme entretien : " J’ai commencé a faire des emissions pour la television .Là je peux non seulement fournir l’image , mais aussi dire et expliquer certaines choses . J’ai ainsi contribué a laconnaissance d’un monde tres proche de nous et qui compte plus de 400 millions d’hommes (en 1958) .Peut-etre mon emission de television pourra-t-elle aider a la comprehension de mon film .Le film…fait percevoir un pays a travers l’emotion plutot qu’a travers la statistique…il permet sans doute d’y penetrer encore mieux …"

Et ces films qu il projetait , il n’entendait pas les tourner tous lui-meme. Il avait interessé des gens riches (des philantropes ,disait-il ,sans mentionner aucun nom ) a ses idees et a son projet. Il demanda a beaucoup d’entre nous de lui presenter des scenarios conformes aux idees et directives qu’il expliquait dans son entretien avec Rivette et votre serviteur. Je proposais pour l’Iran une simple histoire intitulee " Le Treizieme Jour de l’Annee" . Elle l’enthousiasma . Il l’acquit pour une avance de cent mille francs et me fit signer un contrat pour le realiser en 1960 . Mais pour des raisons qu’il serait trop long a expliquer dans le cadre de cette conference , le projet en resta là et avant la fin de 1959 , Roberto un soir me telephona d’une voix toute petite : "Feri , as-tu encore les cent mille francs? Peux-tu me les preter , car je suis en difficulté. Je te les rendrai la semaine prochaine." . Inutile de dire que les semaines , les mois , les annees passerent …sans restitution . Je ne sais quel est a present le statut legal de mon scenario et a vrai dire je m’en balance ! J’ai publié mon testament cinematographique il y a quelques mois aux Etats-Unis et n’entends nullement retourner a la camera ou a la critique . En tout cas l’incident avec Rossellini ne ternit en rien notre amitié .Et au cours des annees nous ecrivimes ensemble plusieurs scenarios dont l’un concerne ,indirectement si je puis dire la culture islamique , en ce qui concerne le mariage et le nombre des epouses . Comme Jean Renoir qui ,dans La Regle du Jeu , faisait allusion à cet aspect de l’Islam par le biais de Marcel Dalio ,Roberto pensait que les Musulmans avaient resolu les problemes du couple … Curieusement, le personnage de notre scenario etait un aviateur comme Roland Toutain dans La Regle du Jeu . Mais cela est une autre histoire que je raconterai peut-etre un jour . D’ailleurs le projet sur l’Islam auquel il voulait que je collabore est autrement plus vaste que la question du couple dans les pays de l’Orient.

Evidemment je n’etais pas la seule source de Rossellini sur l’Islam. Il etait un grand lecteur et lisait avec une tres grande rapidité livres et articles . Il en discutait aussi bien avec des specialistes que des gens ordinaires . Au retour de chacun de mes voyages au Moyen Orient et en Asie nous parlions du monde musulman et de ses problemes , du conflit arabo-israelien , de l’age classique de la civilisation musulmane , de l’interruption graduelle du progres intellectuel du monde musulman a partir du moyen age .

Ce qui fascinait Rossellini , c’etait avant tout le role joué par la civilisation islamique dans la montee de la civilisation scientifico-technique de l’Occident . En effet , depuis la fin de la deuxieme guerre mondiale , les etudes orientales connaissaient un vaste developpement en Europe . Les chercheurs decouvraient de plus en plus l’influence des penseurs et savants musulmans sur la philosophie et la science de la Renaissance et du

17 eme siecle

Un jour je racontai a Roberto le recit du moine Orderic Vital dont Maxime Rodinson m’avait parlé . Lorsqu’au 12 eme siecle le futur Louis VI fut empoisonné par sa maratre , devant l’impuissance des medecins occidentaux , on fit appel a un docteur " chevelu et barbu" de "Barbarie" ( c’est-a-dire d’Andalousie) qui retablit la santé du prince ! Roberto s’ecria : "Quel beau film on pourrait faire autour de cet incident!" .Le cas de Frederic II de Hohenstaufen l’interessait aussi : le monarque discutait en arabe de philosophie et de mathematiques et avait implanté a Lucera une colonie sarrasine avec une mosquee et tous les agrements de la vie orientale afin d’attirer les intellectuels musulmans.

Chez beaucoup de savants musulmans l’ontologie s’alliait a l’esprit scientifique . Rossellini avait eté frappé par la tentative d’al-Haytham (l’Alazen des latinistes) de regulariser les crues du Nil en appliquant à la nature ses conceptions mathematiques ; par la decouverte de Biruni selon qui le desert d’Arabie etait dans un temps reculé une mer . Rossellini avait aussi lu je ne sais plus où , cette phrase de Bacon : "la philosophie fut renouvelee principalement par Aristote en langue grecque , puis par Avicenne en langue arabe " . Et il connaissait evidemment l’affirmation de l’historien italien Geoffredo Quadri : sans Averroes la Renaissance aurait eté impossible !

Petit a petit son projet initial de faire "connaitre les hommes aux hommes" dont il nous avait parlé a son retour d’Inde , se transformait en quelque chose de beaucoup plus vaste . Il ne s’agissait plus pour lui d’explorer un pays different et d’en transmettre les particularités humaines , mais encore et surtout de ressusciter les moments les plus importants du passé et d’evoquer les idees qui avaient fait avancer l’humanité ; de faire connaitre les hommes qui etaient a l’origine des progres des civilisations ; de decrire les civilisations qui s’etaient succedées au cours de l’histoire . En somme transmettre les idees a travers les hommes qui en avaient été les promoteurs comme par exemple Louis XIV et la notion du pouvoir absolu. Forcement , l’Islam, ses savants ,philosophes et poetes devaient à un moment entrer dans son entreprise au meme titre que la chretienté ou la Renaissance. A chaque etape de la realisation , son entreprise ressemblait de plus en plus a une sorte de vaste encyclopedie cinematographique!

Dans ses recherches et nos conversations , Rossellini pêchait autant des idees que des images . Des films se construisaient dans sa tete pendant qu’il parlait ou ecoutait . Il prenait parfois des notes sur la marge d’une page de journal ou au dos d’une facture de restaurant . Inutile de dire qu’il perdait souvent ces papiers volants . Mais les plus importantes idees demeuraient dans les plis de sa memoire . Un jour au retour d’une visite a Henry Corbin , je lui rapportai le recit par Ibn Arabi , le grand mystique andalou , de l’enterrement d’Averroes a Cordoue : " lorsque le cercueil qui contenait ses cendres eut ete chargé au flanc d’une bete de somme , on placa ses oeuvres de l’autre coté pour faire contrepoids…d’un coté le maitre , de l’autre ses oeuvres …" . "Sublime" cria Rossellini " Une image incomparable!". Des le lendemain il commandait le livre de Corbin sur le soufisme d’Ibn Arabi !

Rossellini etait pour ainsi dire en etat permanent d’instruction . Non seulement il apprenait , mais il communiquait egalement . Il ne pronait pas seulement l’education permanente , il la pratiquait constamment . Autodidacte et transmetteur de savoir tout a la fois ! Si l’autodidacte de la "Nausee" etait un artiste , Antoine Roquentin aurait moins souffert et Sartre aurait sans doute fait des films au lieu d’ecrire des pieces à these et des traités de philosophie jamais completement terminés . Quoiqu’il en soit , le projet d’histoire de l’humanite de Rossellini constituait une entreprise gigantesque et je m’etonne qu’aucun cineaste ne l’ai repris et continué apres sa mort .

Pour revenir a l’Islam , comme j’ai essayé de le montrer, le projet trottait dans son esprit des le milieu des annees 1950 , des avant India et son divorce d’avec Ingrid Bergman , des avant son abandon definitif du cinema de fiction . Mais il ne devait definitivement prendre forme qu’apres la crise petroliere de 1973-74 . Dans la lettre qu’il m’adressait en 1977 a ce sujet il parlait du "monde musulman finalement reveillé ,qui a le courage de se prendre une revanche" . Il ecrivait aussi : " maintenant que le monde est encore plus dechiré par de nouvelles incomprehensions et rancoeurs , il est urgent de faire quelque chose d’utile " . De plus , l’embargo decidé par les pays de l’Opec et le soudain triplement du prix du petrole catapulta le monde musulman dans les manchettes et premieres pages de l’information internationale . Le moment etait mûr pour interesser la television a une serie de films sur la situation presente du monde musulman et sur ses apports a la civilisation mondiale . Roberto m’ecrivait : " Je connais assez bien le sujet" ! Cette lettre sur le projet concernant l’Islam a aussi une histoire que je vais essayer de resumer avant d’en analyser le contenu.

En 1974 et 1975 , Rossellini me rendit visite a plusieurs reprises a New York et je le revis deux ou trois fois a Paris et a Rome . En plus il me parlait longuement au

telephone . Je me demandais qui payait les frais . J’ouvre ici une parenthese qui revele l’insouciance du grand cineaste par rapport a l’argent. Au moment de son divorce d’avec Ingrid Bergman il passait parfois la nuit dans mon appartement ; il me laissa des notes de telephone astronomiques! Je rapporterai ici un autre incident encore . Lorsque nous presentames Les Evades de la Nuit a l’Unesco il vint inspecter la gransde salle et resta a dejeuner. Je lui proposais ensuite de le conduire en voiture a son hotel . " J’ai mon taxi" dit-il innocemment " Je l’ai gardé" . Etonné , je lui fis remarquer que ça lui couterait tres cher . Il haussa les epaules : " La production paiera ! " .

Le projet sur l’Islam commencait donc a prendre forme , mais Rossellini avait un programme chargé devant lui et ne pensait pas pouvoir tourner avant 1977 . Il voulait que je prenne un long congé afin de collaborer avec lui et eventuellement realiser quelques uns des films qu’il envisageait . Il considerait une serie de films comme : Socrate, L’Age du Fer , L’Age des Medicis , La Prise du Pouvoir par Louis XIV , Descartes ,etc . Dans nos discussions je suggerai des scenarios sur Haroun ar Rashid qui echangea des ambassades avec Charlemagne; Avicenne qui etait obligé de fuir une cour de prince pour trouver protection dans une autre ; Averroes qui invoquait la rationalité…ainsi que quelques autres personnages importants.

Un jour de printemps de 1976 , je me trouvais dans le meme avion qu’ une personnalité iranienne qui devait rencontrer je ne sais plus quel ministre italien . Je devais changer de vol a Rome pour Paris . Les officiels venus a la rencontre du dignitaire iranien insisterent pour que je les accompagne dans le salon officiel . Comme nous marchions vers l’entrée du salon , j’entendis mon nom . Je me retournai : un autocar conduisant les passagers d’un des nombreux vols pour Paris stoppait et Rossellini en descendait , se precipitait vers moi, me serrait dans ses bras : " Ca y est ,criait-il triomphalement . Nous commencerons bientot le projet sur l’Islam . Il faut qu’on se voie ! J’allais t’appeler a New York" . Cependant le groupe d’officiels s’impatientait de meme que les voyageurs dans l’autocar ; le chauffeur klaksonnait. Mais Rossellini s’en moquait. "Je serai a Paris dans quelques heures " lui dis-je . Nous primes rendez-vous pour le soir meme a l’hotel Raphael .

Notre ami commun Fulchignoni se joignit a nous au diner dans un restaurant italien qui fort curieusement s’appelait …New York (ou peut-etre un autre nom americain!) . Une coincidence pas trop exceptionnelle puisque "Little Italy" occupe une section de New York! L’enthousiasme de Roberto ne connaissait pas de bornes . Il opposait la capacité de mediter et de philosopher de l’Orient à ce qu’il appelait le "pragmatisme" (entendez "materialisme" ) de l’Occident et enchainait (evidemment sans "fondu" !) sur la situation grave de notre planete : l’explosion de la population , les ravages

ecologiques , le danger nucleaire , la crise economique , la devaluation morale et tous les autres maux des annees 1960-70 . Et maintenant le petrole et le reveil "vengeur" du monde musulman…

Fulchignoni me lanca un clin d’oeil : il etait temps de tirer la sonnette d’alarme et arreter l’ardeur dithyrambique de notre ami . Je contestais sa notion de "reveil" du monde musulman . Helas Rossellini n’est plus parmi nous pour voir comment le "pretendu reveil" s’est soldé par un retour en arriere encore plus profond dans des pays comme l’Iran , le Soudan , l’Afghanistan…et par une stagnation aussi ahurissante qu’incomprehensible dans les autres .

En tout cas , ce soir-là , je lui fis remarquer que des savants et philosophes comme Avicenne et Averroes pour ne citer que ces deux-là , avaient eté poursuivis par l’ire des representants officiels de la religion . Ils furent proclamés "heretiques" au 12 eme siecle et cette condamnation continue aujourd’hui encore… Imperturbable , Roberto retorqua "N’empeche que sans eux la science et la philosophie ne se seraient pas developpées en Occident " . Cela etait vrai et nous nous mimes d’accord qu’il fallait faire des films sur ces personnages influents , afin de montrer leurs contributions a la pensee et a la science universelles .

Aujourd’hui , la contribution de l’Islam a la civilisation universelle est de plus en plus admise . On l’apprend meme dans beaucoup d’ecoles et universites d’Occident . Mais a l’epoque ou Rossellini songeait a son histoire de l’humanité , c’etait beaucoup moins evident . Je dirai meme qu’au contraire , l’augmentation vertigineuse du prix de l’essence aveuglait jusqu’aux gens intelligents qui vociferaient contre les "sauvages" Arabes ! Un jour dans l’ascenceur du Waldorf , je rencontrais par hasard Kissinger qui accusa le Shah et l’Opec d’avoir poignardé les Etats-Unis dans le dos !

L’idee de Rossellini ne pouvait qu’apaiser les esprits et aider au maintien de la paix sinon a la reconciliation . "Faire connaitre les hommes aux hommes " demeurait son slogan . Mais a mesure que son entreprise "didactique" comme il la qualifiait, se developpait , il doublait son slogan initial d’une devise beaucoup plus forte :" Il ne peut y avoir de salut que dans le savoir " . Depuis son aventure indienne et les dix documentaires , les possibilites illimitees d’education par la television le fascinaient . La salle obscure de cinema ,disait-il, confere une espece de solennité qui ecrase pour ainsi dire le spectateur ; celui-ci ecoute passivement ; devant le petit ecran ,au contraire il reste lui-meme , reagit ; bref il y a un echange invisible , un feed-back mysterieux , qui permet de mieux absorber l’information. Il entrevoyait pour ainsi dire avant la lettre l’internet combiné a la television.

Apres le diner , Fulchignoni nous conduisit dans sa voiture jusqu’au Raphael et prit congé . Je continuai ma conversation avec Roberto d’abord au bar , puis dans sa

chambre . Je lui fis remarquer que les savants musulmans avaient oeuvré pour ainsi dire individuellement , sans faire ecole , sans contacts et discussions entre eux , sans connaissance de ce que les uns et les autres faisaient . Newton disait quelque part qu’il devait ses decouvertes au fait d’etre monté sur les epaules de ses predecesseurs . Il avait ainsi pu voir plus loin…Rien de tel dans le monde musulman . Les universitaires occidentaux du Moyen Age avaient repris et continué le travail des Avicennes, Birunis , Kharazmis , Averroes…Les echanges entre Occidentaux existaient . Pas entre les savants musulmans.

Une difference de point de vue me separait de Rossellini . Celui-ci voyait surtout l’apport du monde musulman a la civilisation occidentale. Je regardais pour ainsi dire dans le sens opposé : le rejet par le monde musulman de ses tresors intellectuels et scientifiques qu’un Occident retardataire recueillait pour sortir de son sous-developpement. Le triomphe des theologies musulmanes fondamentalistes a partir du 12eme siecle sonnait le debut de la decadence de la civilisation en Orient . Je voyais là un veritable suicide culturel alors que pour Rossellini il s’agissait d’une transmission de connaissances . En fait il s’agissait d’une sorte de brain-drain , de fuite ou plutot d’expulsion des cerveaux. On parle aujourd’hui encore de fuite des cerveaux du Tiers-monde vers l’Occident . Deja à l’Unesco je clamais mon desaccord . Je disais et continue a dire que si nos pays adoptaient une atmosphere democratique de liberté d’expression et de discussion , la fuite des cerveaux s’arreterait . Quel intellectuel ou savant aimerait vivre dans l’Afghanistan des Talibans , l’Iran des mollahs , l’Irak de Saddam … ou meme dans l’autoritarisme politico-religieux des autres pays musulmans ? J’ai developpé mes idees par la suite dans mes livres . Mais a l’epoque je n’arrivais pas a convaincre Rossellini. Il partait d’un point de vue universaliste et ne voyait que la continuité de la pensee et de la science humaines .

Nous trouvames cependant un terrain de compromis. Il me dit par exemple que dans le film sur Averroes on verrait ses demeles avec les theologiens fondamentalistes , son proces , son exil et emprisonnement dans le palais du sultan almohade , son interdiction de lire et d’ecrire. Comme toujours le film se construisait dans sa tete autour d’images fortes : la discussion d’Averroes avec Ibn Arabi adolescent ; la foule excitee par les theologiens , insultant le maitre et lancant des cailloux contre lui (deja l’intifada!) ; le proces et les reponses du maitre aux accusations fallacieuses d’heresie; et bien d’autres scenes encore .

En verité , le cerveau de Rossellini etait une veritable cinematheque de films non encore tournés . Je dois avoir dans mes cartons des notes sur quelques uns d’entre eux ! Je regrette que mes amis des "Cahiers du Cinema" et moi-meme ne lui avons jamais demandé dans le cadre de nos entretiens de nous raconter ces oeuvres en gestation , de nous entr’ouvrir les portes de sa "cinematheque" personnelle !

Pour ce qui est de l’Islam , il s’expliquait clairement dans sa lettre (je cite) : " Je voudrais realiser une serie d’emissions sur le monde musulman selon les methodes que j’applique depuis une dizaine d’annees . La serie de reportages que je me propose de realiser est destinee ,comme mes autres realisations , aux televisions , mais egalement aux universites et aux ecoles . Pour decrire l’histoire de la pensee de l’Islam je suivrai la methode didacto-informative que j’a utilisee pour Socrate , Pascal , La lutte de l’Homme pour sa Survie , l’Age du Fer , l’Age des Medicis , La Prise du Pouvoir par Louis XIV , Descartes,etc."

Autant qu’il me souvienne la serie devait comporter un "Age de Haroun ar-Rashid" parce que le regne de ce Calife rendu celebre par les Mille et une Nuits , representait en quelque sorte l’apogee de la civilisation musulmane et du rayonnement de Bagdad . Et peut-etre aussi parceque ,comme Cocteau le notait dans son journal du mois de septembre 1953 (Le Passé défini,tome II p.266), les realisateurs neo-realistes , a l’instar du calife qui revetait un habit de marchand pour visiter sa ville , se deguisent en camera pour roder dans divers lieux du monde !

J’ai souvent dit a Rossellini qu’il devait envisager d’inclure dans son projet , des films sur la litterature populaire de l’Orient qui explique bien des aspects du monde musulman mieux que les traités et etudes des savants. Je songeais aux Mille et une Nuits et aussi a ce personnage incomparable nommé Molla Nassreddin en Iran , et Goha-le-simple dans les pays arabes. Entre parentheses je dirai que Nassreddin et le philosophe persan molla Sadra sont les deux rares mollas que je respecte .Pour inciter Rossellini a ne pas perdre de vue les fictions historiques , je lui repetais une de ses propres phrases : "L’art a un role important a jouer dans l’instruction " . J’ajoutais qu’un personnage tel molla Nassreddin resume dans ses aventures bien des traits de la civilisation orientale.

La derniere fois que je vis Roberto – c’etait au debut de 1977- il me demanda d’ecrire un synopsis sur le celebre molla fictif . Je transformais beaucoup plus tard , en 1986 , en roman les quelques pages que j’avais ecrites dans l’avion qui me ramenait a New York . En tout cas en 1977 , Rossellini avait deja en tete des films sur Avicenne , Averroes , le poete mathematicien Omar Khayam , Ibn Khaldun , Haroun ar-Rashid et quelques autres.

Dans sa lettre sur l’Islam, Rossellini mentionne a plusieurs reprise ce qu’il appelle sa "methode" . Il s’agit evidemment de la conception historico-didactique de ses films pour la television . Mais a bien y reflechir , cette "methode" ne s’eloignait pas tellement de celle qu’il appliquait dans ses films pour le grand ecran . Des Rome Ville Ouverte et Paisa la critique parlait de lui comme le pere du neo-realisme . Il n’acceptait pas gracieusement cette categorisation . Pour se distinguer des autres , il insistait que pour lui le neo-realisme etait avant tout une position morale . Au debut de notre amitié , je ne comprenais pas ce qu’il entendait au juste par ces mots .Bien sûr , il y a une unité de style dans son oeuvre . Mais son propos variait d’une histoire a l’autre . Cependant à mesure que je reflechissais a ses films , en apparence tres differents les uns des autres , je crus decouvrir un denominateur commun entre eux qui consistait en une volonté de demystification . Demystification de la resistance et de la guerre dans Rome Ville Ouverte , Paisa , Les Evades de la Nuit ; Demystification de la defaite dans Allemagne Annee Zero ; de la sainteté dans les Fiorettis ; de la philanthropie dans Europe 51 ; du mariage dans La Peur et Voyage en Italie ; de l’heroisme dans Le General Della

Rovere ; de la philosophie dans Socrate ; de la monarchie dans La Prise de Pouvoir par Louis XIV…etc , etc . Son style cinematographique , ce qu’on appelait son "neo-realisme" , refletait cette "position morale" . Comment cela ? J’ai abandonné la critique depuis plus de trente ans et je n’entends pas y revenir . Mais je voudrais donner un ou deux exemples de cette union entre la pensee morale et le style artistique dans les films de Rossellini . Il alternait dans tous le pur documentaire et les scenes dramatiques . Prenez , par exemple , Voyage en Italie ou Stromboli : la procession dans les rues de Naples ou la peche ! Le Berlin en ruines et l’enfant courant a son suicide ; les desherites d’Europe 51 et le drame de la riche bourgeoise ; la vie de prison et l’identification du petit escroc au heros dans Rovere, etc

En 1959 je dis a Roberto que je comprenais enfin son vrai propos . Il resta un moment perplexe, puis hocha la tete : "C’est bien ce que j’essayais de transmettre quand je disais que pour moi le neo-realisme etait avant tout une position morale". Du meme coup je comprenais pourquoi ses films pretaient a tant de controverses . Ils etaient terriblement ambigus . Meme a l’epoque fasciste. Ainsi Il Nave Bianco ou Un Pilota Ritorna demystifiaient le patriotisme mussolinien ! Je me souviens des longues discussions dans la presse et les milieux religieux sur le point de savoir si les Fiorettis ou Le Miracle etaient ou non des films chretiens . Ni chretien , ni anti-chretien . Cette tendance a la demystification faisait de Rossellini un individu a part , un homme ouvert au monde totalement incapable de fanatisme , mais capable d’amour et d’amitié au dela de son egoisme . Un homme qui rayonnait de sympathie et invitait au dialogue.

Mais je m’eloigne du sujet de ma conference qui est : Rossellini et son projet sur l’Islam. A notre derniere rencontre au debut de 1977, Rossellini , comme je l’ai dit , etait determiné a commencer le tournage tout de suite apres Karl Marx . Quand il m’annonca sa decision , j’eclatais de rire . " Tu ne me crois pas ?" dit-il d’un ton faché . "Si , je te crois mais tu vas vexer les Musulmans" . "Comment cela ? " interrogea-t-il . "Voyons , on t’accusera d’anti-islamisme..: Marx traitait la religion d’opium du peuple!" . L’ampleur de son projet necessitait des fonds importants . Il fallait donc interesser au projet les pays musulmans et plus particulierement ceux qui possedaient des petro-dollars . Roberto voulait que j’agisse aupres des gouvernements . Ce n’etait pas difficile aux Nations Unies où ils etaients tous representés . Je lui demandais de m’envoyer quelques pages decrivant son idee et que je pourrais montrer aux ambassadeurs musulmans . Ce qu’il fit dans sa lettre que les "Cahiers du Cinema" viennent de publier dans le numero marquant leur cinquantieme anniversaire. Comme je le dis dans l’introduction que j’ecrivis pour les lointains heritiers de notre equipe de la fin des annees 1950 , cette lettre se perdit dans les derniers moments de la vie de Roberto . Ou plutot je ne la reçus jamais . J’en connaissais cependant le contenu decidé en commun à notre derniere rencontre .

L’objet meme de la lettre – inciter les gouvernements des pays musulmans les plus riches a financer au moins en partie le projet – en explique les exagerations . Bien sûr , et je l’ai deja dit , le monde musulman a contribué dans tous les domaines a l’avancement du monde entier et plus particulierement de l’Occident . Mais il ne faut pas oublier que le monde musulman lui-meme avait largement profité des tresors accumulés par les civilisations qui l’avaient precedées ou co-existaient avec lui ! En fait l’idee d’universalité de la civilisation humaine sous-tendait l’ensemble de l’effort de Rossellini .

Je crois que bien de ses amis , de ses collegues et surtout la critique n’appreciaient pas son idee à sa juste valeur . Quoi ! Un cineaste qui se mele de philosophie et

d’histoire ! Ca n’est pas serieux ! Si encore il etait un auteur de theatre ! Les elites de ces annees-là consideraient le monde du cinema et de la television avec une certaine condescendance . Du show-business ! Rossellini encyclopediste , les incitait plutot a rire. A la fin des annees 1980 , Joseph Papp avait organisé dans son theatre de la rue LaFayette a Greenwich Village , une projection de quelques films de television de Rossellini , notamment L’Age des Medicis . Les intellectuels et critiques newyorkais baillaient aux anges . Ils applaudirent quand meme a cause de la presence d’Isabella Rossellini . Ils ne voulaient pas vexer l’actrice !

Mais le developpement inoui des moyens de communication depuis la disparition de Rossellini ont definitivement detruit ces tentatives de compartimentation et amplement confirmé ses vues ; en effet avec les centaines (et bientot les milliers) de chaines de television et l’acces de plus en plus facile a l’internet , l’education se repand sur les ecrans . Les spectateurs des chaines comme History , Discovery , Science , Biography , etc, se multiplient . Les universités et ecoles ont leurs pages sur l’internet. On peut suivre les cours electroniquement . La demande des documentaires dans le genre de ceux que Rossellini preconisait ne cesse de s’enfler… Toute l’industrie des spectacles devient ,sans le savoir , rossellinien !

Il est dommage que Rossellini n’aie pas pu commencer son projet sur l’Islam. Mais a bien regarder les choses , c’est de sa faute . En effet , il etait tres individualiste et voulait faire tout lui-meme , aidé de quelques collaborateurs de son choix. Il ressemblait a ces artisans qui emportent dans la tombe le secret de leur art . Or une entreprise encyclopedique du genre qu’il envisageait necessite une organisation bien structuree. Tout s’arreta lorsque son coeur cessa de battre.

Tout? Non. Parcequ’il a laissé un testament . Certes il ne s’agit pas d’un document notarié , mais de deux textes imprimés . L’un de 1963 , intitulé : "Manifeste du cinema didactique" dans lequel il s’expliquait sur ce qu’il appelait : la "nouvelle pedagogie a travers les images" . L’autre de 1977 dont le titre meme est un programme : "Un esprit libre ne doit rien apprendre en esclave" . Il etait obsedé par la mortalité des

civilisations ,ce qui apres tout est normal pour quelqu’un qui est né et a grandi dans une ville riche en ruines d’une des grandes epoques du passé . Il s’interrogeait sur les moyens qui pouvaient permettre a l’homme de survivre dans un milieu que les decouvertes scientifiques et les realisations technologiques transformaient continuellement et de plus en plus rapidement. Et il avait decouvert le moyen essentiel . Reapprendre à apprendre . Et dans la nouvelle education qu’il preconisait le cinema et surtout la television auraient à jouer un role preponderant. Il fallait disait-il faire connaitre l’homme a l’homme…

Songez un instant aux films sur le monde de l’Islam au milieu d’un Moyen Orient en proie a un conflit qui se prolonge depuis cinquante ans deja . Ces films s’ils avaient été realises n’auraient –ils pas montré aux Palestiniens et aux Israeliens qu’il n’y avait pas la-bas seulement des ennemis mais aussi des amis capables de comprendre les doleances reciproques …Je suis certain que son projet aurait pu contribuer a faciliter une solution des problemes qui affligent le Moyen-Orient.

Fereydoun Hoveyda, mai 2001

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